En train

Dans ce train se renversant, le moindre de mes os se brisa.

J’entendis craquer, à la manière d’un sarment sec qu’on foule au pied, mon tibia droit, en premier lieu. L’ayant posé sur mon genou gauche, il vint, d’un bond, se blottir contre mon cœur en exerçant une pression trop forte sur mon thorax qui, pour ne pas exploser, dut s’assouplir en lâchant, à regret, quelques côtes. Puis, l’un de mes coudes se plia à l’envers de son sens naturel, mais à dire vrai, j’ignore lequel, la douleur d’alors empêche les souvenirs de remonter clair à mon crâne, crâne qui le dernier fut pris entre un siège et la vitre avant qu’elle se brisa. Le cœur, organe agile s’il en est, dans un battement, esquiva de très peu la perforation, mais les tranches de viande noirâtres, alourdies de goudron, mes poumons, trop peu enclines à l’exercice, ne purent que mollement recevoir la barre de fer sortie de nulle part, à toute vitesse, qui devait me clouer au dossier de ma place numéro quatre-vingt. En résulta moi, aujourd’hui, immobile sur ce lit d’hôpital, emprisonné dans le plâtre des orteils à la tête, avec un ou deux, voire trois mouvements de cils pour tout moyen de communiquer, mes yeux seuls restants apparents.

Lorsque je suis seul, je tiens mes yeux fermés. Je me garde de fixer le plafond peint d’un blanc trop stérile. La nuit, je le sais bien, quand je feins de dormir, par une petite trappe, taillée dans la coquille blanche qui contient mon corps meurtri, au niveau du bas-ventre, les infirmières, mues par l’excitation de l’interdit peut-être, malaxent à deux mains mon sexe rabougri, et, qui sait, puisque je ne le peux voir plus que je le ressens, le prennent à pleine bouche. Cela me réconforte, d’être désirable. Ejaculé-je ? Je le sais moins encore. Toutefois, m’étant toujours senti captif de ma carcasse, cet état statique ne m’est pas désagréable, du moins pas autant qu’on pourrait le craindre, et je m’en accommode, comme je le fis toujours.

Mais que penseront mes amis et proches, venant me visiter, de ce corps inerte ? Croiront-ils, à tort, que je suis moins vivant ? Que ma personnalité est amoindrie parce qu’ils ne verront plus le petit spectacle qu’ils croyaient spontané ? Le petit spectacle de mes muscles faciaux s’agitants à l’opportun moment afin de leur faire entendre que nous communiquons. Ne verront-ils pas que je suis aussi mort que je l’étais avant, lorsque chaque jour je m’appliquais à parfaire, jusqu’au bout de mes ongles, ces rituels mécaniques. Le regretteront-ils, pauvres aveugles ? Les aimerai-je encore quand, définitivement, ils ne me comprendront plus, du tout ? Sûr, je pourrai toujours faire semblant de battre des paupière pour qu’ils aient l’impression, une dernière fois, que je les écoute se lamenter sur mon sort.

Le plus terrible serait en fait que nul ne vienne me voir sur mon lit de presque-mort ; j’aimerai tant faire semblant, une dernière fois.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s