Trop tard

C’est certain, les douces soirées de printemps sont moins agréables sans elle.

Y a comme un vide.

L’odeur du printemps est là, la lumière aussi, les sons tout pareil, la chaleur est toujours forte sans être pesante, le fond de l’air encore frais juste comme il faut, tout le décor pastel rose-orangé un tantinet mièvre qui prépare les vacances d’été est là, tout quoi !

Oui.

Mais y a pas la petite gonzesse.

Je dis y a pas… y a plus ! la petite gonzesse. Paisible, souriante, là, assise à une table ou sur le sable, allongée sur le lit, dans l’herbe, ou occupée à courir, à danser, à penser, à rire et tchatcher… Plus là, la petite gonzesse, avec son petit débardeur, sa petite chemise, et dessous la peau qui sent bon. Si bon. La peau qu’est là pour qu’on y colle sa joue, pour qu’on y presse les lèvres. Et les cheveux… Les cheveux longs qui rendent fou quand on y plonge la main ou le visage…

Enfin, bref, y a plus tout ça.

Maintenant, y a que le souvenir des soirées de printemps comme ça.

Des soirées de printemps en bord de mer, à la campagne, ou simplement dans le jardin, ou sur un coin de trottoir, avec les amis, les amis d’amis, n’importe qui pourvu que ça se marre, que ça pique-nique, que ça joue de la musique pas trop loin, mais pas trop près, on n’est pas sourds, merci. Des soirées de printemps qui, comme ça, rendent nostalgiques, là, sur le moment, quand on les vit, qu’on ait trente ou treize ans. Pendant ces soirées-là, on laisse passer une seconde, hop ! Pause ! On la regarde : paf ! une nostalgie, en plein dans la gueule dis donc, toute fraîche encore. Et puis on laisse le temps reprendre son cours, et on recommence.

Les nostalgies de la seconde précédente ne se trouvent que par ces soirées de printemps-là. Les nostalgies qui viendront plus tard nous rappeler celles-ci seront un peu moins pastel, un peu plus sombres, c’est pourquoi il vaut mieux les consommer de saison.

Toujours est-il que me voilà, ce printemps-ci, m’apercevant qu’on est le printemps, et que y a pas la petite gonzesse, y a pas les amis, et encore moins les amis d’amis. Y a pas la plage, y a pas la campagne, ni même le pognon pour s’y rendre, ni acheter trois bières et des chips. Il reste bien les bouts de trottoirs, mais la plupart sont occupés par les clodos, et bon, s’asseoir sur un bout de trottoir tout seul et regarder les gens qui, eux, sont en train de vivre leur nostalgie de la seconde d’avant, c’est moins marrant.

À vrai dire, c’est même carrément déprimant.

En fait, la solution à ce problème serait sans doute d’avoir à nouveau treize ans.

Si je les avais à nouveau, je ferais en sorte d’être un poil plus sociable. Je m’habillerais plus à la mode. Je ne jouerais plus aux mecs originaux à qui la vie en société fait bobo, même si c’est vrai. Je ferais semblant d’être normal, comme tout le monde. Je ferais du sport, pour être moins gros et donc plus beau. Je travaillerais mieux à l’école, plus longtemps, pour être riche. J’aurais un scooter, en attendant la voiture, pour être plus actif. J’apprendrais à jouer de la guitare, mais pas comme je l’ai fait, pas juste pour me jouer de la musique à moi dans ma chambre, cette fois ce serait surtout pour les autres, pour jouer ce que les autres veulent entendre, ce qui donne du prestige à leurs yeux. D’une manière générale, au lieu de passer mon temps à m’écouter moi et seulement moi, j’aurais dû écouter les autres et copier bêtement ceux qui avaient l’air de recueillir l’approbation de tous.

Si à treize ans j’avais fait tout ça, je suis sûr qu’aujourd’hui, au lieu de taper des phrases insipides sur ce clavier, devant l’écran blême, dans ce studio sombre, je serais quelque part sur une plage, ou dans un jardin, avec des amis, et des amis d’amis, et même sûrement avec une petite gonzesse, et je serais en train de scruter les secondes d’avant pendant qu’autour de moi le monde s’agiterait sous la lumière rose-orangé un tantinet mièvre de ces soirées de printemps-là.

Trop tard. Tant pis pour ma gueule.

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